Il ne faut pas chercher de nudité au sens propre du terme dans le film de Mike Leigh (naked = nu), même s’'il y a quelques scènes de sexe plus dérangeantes et provocantes que dans la moyenne des films. La nudité est celle des personnages et notamment celle de Johnny. Celui-ci déambule sans réelles attaches dans une Angleterre nocturne et froide (Manchester au début et Londres surtout). Sans travail, sans domicile, sans famille, il est devenu une sorte de vagabond qui promène son regard ironique son verbe violent, sa démarche incertaine. Son intelligence acérée comme une lame le conduit à faire voler en éclats tout le monde d’'apparences dans lequel il évolue.
Les quelques rapports « humains » qu’il entretient ne font qu’exacerber cette douleur existentielle. Avec Sophie la droguée (extraordinaire composition de la regrettée Katrin Cartlidge), l’amour se fait combat. Avec le veilleur de nuit d’un immeuble de bureau qui le laisse entrer dans la nuit, il se livre à une discussion métaphysique désespérée et éblouissante de lucidité. A la fin du film, il est laissé à moitié inconscient après une altercation. Quand il se relève, il avance en titubant le long de la ligne blanche de la chaussée en un ballet désarticulé qui en fait une sorte de pantin suspendu entre la vie et la mort. Le jeu de Davis Thewlis atteint alors des sommets (un prix d’interprétation à Cannes largement mérité).
Aux côtés de Stephen Frears et de Ken Loach, Mike Leigh appartient à ce groupe très fermé des grands cinéastes anglais dont chaque film est attendu avec impatience. Sa mise en scène tient de l’épure. La lumière, le décor, la sensation de l’espace et du temps, tout contribue à faire de Naked une œuvre à nulle autre pareille. Douloureuse, certes, mais dense et belle dans sa pureté. Prix de la mise en scène indiscutable en 1993 à Cannes. Le film suivant de Mike Leigh, Secrets et mensonges (1996) lui vaudra la Palme d’Or.
Bernard Nave