Né le 25 juin 1924 à Philadelphie, il grandit dans un milieu très artistique, entre une mère danseuse et un père comédien. Toute la famille déménage à New York lorsqu'il est âgé de deux ans : c'est dans cette ville qu'il tournera à plus de quarante reprises, associant son nom à celui de Big Apple dans l'imaginaire cinéphile. A quatre ans, il accompagne son père au Yiddish Theatre puis prend ses premiers cours à la New York Professional Children's School. Les années passent... Après son service militaire, celui qui s'est parfois produit en tant qu'acteur à la radio ou au cinéma fonde en 1947 l'une des premières troupes du théâtre Off-Broadway, au sein de laquelle il dirige entre autres Yul Brynner, Eli Wallach et quelques dissidents de l'Actors Studio.
C'est la télévision qui révèle le jeune aspirant metteur en scène dans les années 50. Sidney Lumet profite de l'âge d'or de ce nouveau média pour tourner plus de deux cents émissions en direct pour CBS, dirigeant Boris Karloff et Grace Kelly dans "Don Quichotte" ou John Cassavetes dans "Crime in the Streets". Il y travaille jusqu'au début de la décennie suivante. Entre-temps, il fait des débuts fracassants au cinéma avec "Douze hommes en colère", Ours d'Or au Festival de Berlin 1957. Ce classique du film de procès, au cours duquel un juré joué par Henry Fonda s'interroge sur la culpabilité de l'accusé, est emblématique de toute son oeuvre. On y retrouve son amour du théâtre (il a adapté de nombreuses pièces et affectionne les grandes tirades), ses années de formation sur le petit écran (unité de lieu et huis clos reviennent souvent chez lui) et surtout, son humanisme et son empathie (qui le poussent à traiter de la justice, de la tolérance, à remettre en cause les rouages de la société).
La première partie de sa filmographie est marquée par de nombreuses adaptations : il transpose Tennesse Williams pour "L'Homme à la peau de serpent" avec Marlon Brando et Anna Magnani, Arthur Miller pour "Vu du pont" avec Raf Vallone et Jean Sorel, Eugene O'Neill pour "Long voyage vers la nuit" avec Katharine Hepburn et Jason Robards, Anton Tchekhov pour "La Mouette" avec Vanessa Redgrave et Simone Signoret. Plus personnels sont "Point Limite", un drame tendu sur la Guerre froide avec Henry Fonda en président des États-Unis, "Le Prêteur sur gages", avec Rod Steiger en survivant des camps nazis hanté jusqu'à New York, ou "La Colline des hommes perdus", avec Sean Connery en soldat tyrannisé et rebelle sous la Seconde Guerre mondiale.
Mais c'est dans les années 70 que Sidney Lumet devient ce grand cinéaste inspiré que l'on connaît, collant à son époque. Après avoir retrouvé Sean Connery pour un succès, le polar "Le Gang Anderson", et un échec, le thriller métaphysique "The Offence", il signe l'un de ses films les plus célèbres en 1973 : "Serpico", le premier d'une longue série sur la corruption dans les milieux de la police, avec Al Pacino inoubliable en flic intègre mis au ban par ses pairs. Deux ans plus tard, l'acteur et le réalisateur se retrouvent pour le mythique "Un après-midi de chien", qui démarre comme un pur film de braquage, avant de bifurquer vers la chronique d'un fait-divers aussi farfelu que tragique, et aussi incroyable qu'authentique : celui d'un homosexuel qui attaque une banque pour financer le changement de sexe de son compagnon transsexuel. Le film capte à la perfection ce moment de transition entre une Amérique puritaine et vieillissante, et une jeunesse anticonformiste et libertaire.
En 1976, le réalisateur ne faiblit pas avec une satire noire, virulente et visionnaire de la télévision, "Network", dont les têtes d'affiche Peter Finch et Faye Dunaway sont chacune couronnées d'un Oscar. Moins réputé mais aussi assez intense, "Equus" embarque l'année suivante Richard Burton dans la transposition d'un hit des planches, autour du mystère d'un adolescent qui crève les yeux des chevaux. Ces sommets cinématographiques n'empêchent pas leur auteur de s'adonner à des parenthèses plus inattendues : ainsi lorsqu'il adapte Agatha Christie et son "Crime de l'Orient Express" avec un luxueux casting que dominent Albert Finney en Hercule Poirot, Lauren Bacall, Richard Widmark, Sean Connery ou Ingrid Bergman. Ou lorsqu'il orchestre "The Wiz", remake black du classique "Magicien d'Oz", un musical un peu kitsch qui, malgré la présence de Diana Ross et Michael Jackson, subit un échec sans appel.
Les deux décennies suivantes sont encore marquées par des réussites dans la droite veine seventies : "Le Prince de New York" en 1981 avec Treat Williams en policier manipulé, "Le Verdict" en 1982 avec Paul Newman en avocat au bout du rouleau, "A bout de course" en 1988 avec River Phoenix en adolescent fugitif, ou encore "Une étrangère parmi nous" en 1992 dans lequel Melanie Griffith enquête au sein de la communauté juive hassidique. Les plus grands noms se pressent pour se faire les porte-parole de ses polars justiciers : Jane Fonda pour "Le Lendemain du crime", Richard Gere pour "Les Coulisses du pouvoir", Nick Nolte pour "Contre-enquête"... En 1989, c'est Sean Connery, Dustin Hoffman et Matthew Broderick qu'il réunit pour incarner trois générations de gangsters dans sa comédie criminelle "Family Business".
En 1993, le tandem Rebecca De Mornay - Don Johnson dans "L'Avocat du diable" annonce une baisse d'inspiration notable, que confirme à la fin de la décennie son pâle remake avec Sharon Stone du "Gloria" de Cassavetes. "Dans l'ombre de Manhattan" avec Andy Garcia et James Gandolfini tire son épingle du jeu, en 1997. Mais le cinéaste s'éloigne progressivement du grand écran. Il fait quelques détours à la télévision, reçoit un Oscar d'honneur en 2005, et revient l'année suivante avec Vin Diesel dans la peau d'un mafieux pour "Jugez-moi coupable". Avant de signer son ultime film en 2007, "7h58 ce samedi là", un polar puzzle avec Albert Finney, Ethan Hawke et Philip Seymour Hoffman. Le 9 avril 2011 s'éteint cette légende du cinéma américain, dont le best-seller "Making Movies" continue d'inspirer des générations de cinéastes en herbe.
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